Quand Napoléon a failli s’évader : complot secret Sainte-Hélène

Crédit photos : « C’est fini : Napoléon Ier à Sainte-Hélène », d’Oscar Rex (1857-1929), huile sur toile. MUSÉE NATIONAL DES CHÂTEAUX DE MALMAISON ET BOIS-PRÉAU

Temps de lecture estimé : 10 minutes

Points clés à retenir

  • Au moins six projets d’évasion ont été échafaudés entre 1817 et 1821 pour libérer Napoléon de Sainte-Hélène
  • Ces plans audacieux incluaient un sous-marin, des expéditions armées depuis le Brésil et les États-Unis, et même une résidence préparée à la Nouvelle-Orléans
  • Napoléon a refusé tous ces projets, les jugeant indignes et préférant mourir en martyre pour la postérité
  • L’île était gardée par 3 000 soldats, 500 canons et la Royal Navy, faisant de Napoléon le prisonnier le mieux surveillé de l’Histoire

Une forteresse inexpugnable au milieu de l’océan

Croyez-moi sur parole, j’ai eu l’occasion de fouler le sol de cette île perdue au milieu de l’Atlantique lors d’un voyage mémorable. Sainte-Hélène mérite bien son surnom de prison naturelle. Après sa défaite à Waterloo en juin 1815 et sa seconde abdication, Napoléon arrive sur cette île volcanique le 15 octobre 1815. Le gouvernement britannique a choisi cet endroit précisément pour son isolement extrême : 1 900 kilomètres des côtes africaines, 3 200 kilomètres du Brésil, et plus de 6 900 kilomètres de l’Europe.

L’historien Thierry Lentz parle des « cinq cercles de la démesure » pour décrire la surveillance de Napoléon. D’abord l’océan lui-même, immense barrière naturelle. Ensuite la Royal Navy avec un vaisseau, trois frégates et quatre bricks basés en permanence autour de l’île. Les côtes escarpées avec leurs falaises à pic de 200 à 300 mètres interdisent tout débarquement clandestin. La garnison militaire atteint jusqu’à 3 000 soldats et 500 canons, tandis que 90 hommes montent la garde autour de Longwood House, la résidence de l’Empereur, soumise à un couvre-feu strict.

Hudson Lowe, le nouveau gouverneur arrivé en avril 1816, d’un naturel anxieux, sait que sa carrière dépend de la neutralisation de son illustre prisonnier. Il n’a de cesse de vouloir prévenir toute tentative de liaison avec l’extérieur, ce qui conduit à l’expulsion de plusieurs proches de Napoléon, dont Las Cases dès octobre 1816. Les dépenses militaires pour surveiller un seul homme représentent environ 80% du coût total de la captivité.

L’expédition du Pernambouc (1817)

Mon meilleur souvenir de voyage au Brésil m’a conduit à Recife, capitale du Pernambouc. Cette province brésilienne devient en mars 1817 un point de ralliement pour les bonapartistes exilés. Le colonel français Paul Latapie, réfugié aux États-Unis, est pressenti pour diriger une expédition audacieuse de libération. Il peut compter sur le réseau de Pauline Fourès, ancienne maîtresse de Bonaparte en Égypte, elle-même exilée au Brésil.

L’expédition connaît même un début d’exécution. Le brick Parangon y conduit le colonel Latapie ainsi que le général Michel Brayer, condamné à mort par contumace en 1816, accompagnés de plusieurs dizaines de bonapartistes. L’archipel Fernando de Noronha, rattaché au Pernambouc, devait servir de point d’appui stratégique proche de Sainte-Hélène. Malheureusement, la reprise en main brutale de la province par les Portugais en mai 1817 met un terme précoce à l’expédition.

La plupart des membres français sont arrêtés et expulsés vers le Portugal. Seul le général Brayer échappe à l’arrestation et poursuit la lutte contre les Espagnols en Argentine puis au Chili. Cette affaire est suffisamment prise au sérieux par les Britanniques pour qu’Hudson Lowe triple les sentinelles de Sainte-Hélène. Quand Napoléon l’apprend en 1818, il juge lui-même cette expédition comme « une folie ».

Attention : Jacques Roul, ex-officier d’ordonnance de Napoléon à l’île d’Elbe, envisage un projet similaire avec 800 hommes depuis les États-Unis via le Brésil. En panne de financement, il se tourne vers Joseph Bonaparte qui décline. Par représailles, Roul dénonce lui-même son propre complot à l’ambassadeur de France, Hyde de Neuville, en impliquant Joseph et le maréchal Grouchy.

Le sous-marin de Thomas Johnstone

Voici sans doute le projet le plus audacieux et le plus farfelu. Le capitaine Thomas Johnstone, surnommé « Smuggler » (le contrebandier), invente un submersible baptisé L’Eagle (L’Aigle). Ce capitaine irlandais s’inspire des travaux de l’Américain Fulton qui avait inventé le Nautilus sous le Consulat et l’avait testé sur la Seine.

  Lettres Interdites d'un Poilu de Verdun : Censure Contournée

L’engin de Johnstone dispose d’un ballast, se propulse à la voile en surface et à la rame en immersion. Il prévoit des essais sur la Tamise en 1817 quand la police anglaise saisit son sous-marin, soupçonnant un projet d’évasion de Sainte-Hélène. Le projet prévoit même une chaise mécanique hissée par un cordage pour faire descendre Napoléon sur le rivage, ce qui relève de la pure fantaisie technique.

Les difficultés pratiques auraient sans aucun doute réduit à néant la faisabilité d’un tel projet. Si vous ne devez retenir qu’une chose de cette histoire, c’est la réaction de l’Empereur rapportée par Montholon : « C’est une histoire bonne à amuser les enfants. » Cette remarque ironique montre bien le pragmatisme de Napoléon face à ces chimères.

Les projets américains : du Champ d’Asile au Texas

L’ordonnance royale du 24 juillet 1815, rédigée par Fouché, recense cinquante-sept traîtres à la Nation, la plupart officiers ralliés à Napoléon durant les Cent-Jours. Ces proscrits choisissent l’exil, notamment aux États-Unis où ils rejoignent Joseph Bonaparte près de Philadelphie à Point Breeze. D’autres gagnent la Nouvelle-Orléans où les bonapartistes représentent bientôt un tiers de la population.

Joseph Lakanal, ex-conventionnel régicide exilé aux États-Unis et franc-maçon, soutient un projet visant à faire proclamer Joseph « roi du Mexique ». L’idée serait d’utiliser le Mexique, alors en pleine ébullition antiespagnole, comme tremplin pour une expédition vers Sainte-Hélène en 1817. Il lève des fonds grâce à la fondation de la « Wine and Olive Company » installée en Alabama, dans le comté de Marengo, à Aigleville. Le nom n’est pas choisi au hasard.

Le Champ d’Asile au Texas représente une véritable colonie de peuplement fondée en 1818 par 120 officiers bonapartistes en exil. À sa tête se trouvent le général Antoine Rigault et les frères Lallemand, Charles et Henri. Cette colonie est soutenue militairement et économiquement par le flibustier Jean Laffite, ancien enseigne de vaisseau français devenu corsaire avec une armée privée.

Laffite avait défendu victorieusement la Nouvelle-Orléans contre les Anglais en janvier 1815 avec cinquante navires et près d’un millier d’hommes. La colonie du Champ d’Asile atteint 400 colons, tous d’obédience bonapartiste. L’ambassadeur de France Hyde de Neuville soupçonne ce rassemblement d’avoir pour dessein de délivrer l’Empereur. Soumise au blocus et aux raids espagnols, la colonie est finalement dévastée par les Espagnols en octobre 1818.

La « Napoléon House » de la Nouvelle-Orléans

L’adresse que personne ne connaît vraiment se trouve rue de Chartres à la Nouvelle-Orléans. Nicolas Girod, un Savoyard né à Cluses émigré en Louisiane, devient maire américain de la ville de 1812 à 1815. Il se distingue lors du siège de la cité par les Anglais en 1814-1815 aux côtés de Jean Laffite.

  Lettres Interdites d'un Poilu de Verdun : Censure Contournée

En 1820, Girod fait construire une riche résidence baptisée « Napoléon House », destinée selon ses proches à accueillir l’Empereur une fois libéré. Ce qui renforce les soupçons de l’ambassadeur de France, c’est qu’il fait simultanément construire à Charleston un clipper dénommé Séraphine. Il en confie le commandement à Dominique Youx, ex-artilleur français, ancien pirate et surtout demi-frère de Jean Laffite.

Tout semble prêt pour une expédition de libération. La maison attend son illustre occupant, le navire est armé et prêt à prendre la mer. Le projet échoue de la manière la plus tragique qui soit : Napoléon décède le 5 mai 1821, juste avant le départ présumé de l’expédition. La « Napoléon House » existe toujours aujourd’hui et témoigne de la ferveur bonapartiste qui régnait alors à la Nouvelle-Orléans.

Pourquoi Napoléon a refusé de s’évader

Aucun de ces projets n’a reçu l’assentiment de Napoléon. L’Empereur lui-même estime à une chance sur deux cents la possibilité de s’échapper de Sainte-Hélène. Au-delà de la faisabilité incertaine, plusieurs raisons expliquent son refus catégorique de toute tentative d’évasion.

D’abord, il ne peut se résoudre à abandonner sa suite nombreuse d’une trentaine de Français qui auraient sans doute encouru la peine de mort pour complicité. Ensuite, tous ces projets manquent singulièrement de panache. Montholon rapporte dans ses Mémoires cette réflexion désabusée de l’Empereur : « On m’offre un projet d’évasion : tous ces projets sont absurdes et dégradants ; me voyez-vous déguisé en matelot ou en chinois, descendre sur la grève par une corde et là me cacher dans un baril de bière à fond de cale ? »

Son attitude à l’île d’Aix en 1815 avait déjà démontré son refus de fuir comme un voleur. Son frère Joseph lui avait proposé un plan audacieux : Napoléon se cacherait à bord d’un navire américain tandis que Joseph, qui lui ressemblait, donnerait le change sur l’île en se faisant passer pour son frère, allant jusqu’à se rendre aux Anglais à sa place si nécessaire. Napoléon refusa net ce plan, voulant une sortie digne d’un souverain.

La maladie qui affaiblit l’Empereur depuis 1816 constitue une autre raison de renoncer à tout projet d’évasion. Son seul véritable espoir de quitter Sainte-Hélène dignement demeure celui d’une libération officielle, espoir auquel le congrès des Alliés à Aix-la-Chapelle en 1818 met définitivement un terme.

À retenir : Napoléon prend un malin plaisir à éprouver les nerfs de ses gardiens anglais concernant sa présence sur l’île. En 1819, il envoie son aumônier l’abbé Vignali, qui lui ressemble, parcourir le domaine à cheval à bride abattue, laissant croire qu’il peut s’agir d’un subterfuge. Cette ruse met en alerte toute l’île.

Questions Fréquentes

Combien de projets d’évasion ont été échafaudés pour Napoléon ?

On recense au moins une demi-douzaine de projets d’évasion ou plutôt de tentatives d’enlèvement, puisqu’ils ont tous été conçus à l’extérieur de Sainte-Hélène, entre 1817 et 1821. Ces plans incluaient des expéditions armées depuis le Brésil et les États-Unis, un sous-marin, et même la construction d’une résidence à la Nouvelle-Orléans.

Pourquoi Sainte-Hélène a-t-elle été choisie pour exiler Napoléon ?

Les Britanniques ont choisi Sainte-Hélène pour son isolement extrême : située à 1 900 kilomètres des côtes africaines, 3 200 kilomètres du Brésil et 6 900 kilomètres de l’Europe, l’île volcanique aux falaises escarpées de 200 à 300 mètres constitue une forteresse naturelle impossible à aborder clandestinement.

  Voyage en Autocar une Journée : Guide Complet 2026 | 60-180€

Qui était Hudson Lowe ?

Hudson Lowe était le gouverneur britannique de Sainte-Hélène arrivé en avril 1816. D’un naturel anxieux, il supervisa la surveillance drastique de Napoléon avec jusqu’à 3 000 soldats et 500 canons. Il est passé à la postérité comme le geôlier le plus infâme de l’Histoire, incarnant aux yeux du monde la persécution dont fut victime l’Empereur.

Napoléon a-t-il réellement envisagé de s’évader ?

Non, Napoléon n’a jamais donné son assentiment à aucun projet d’évasion. Il les jugeait indignes, préférant mourir en martyre à Sainte-Hélène plutôt que de s’échapper comme un voleur. Il estimait à une chance sur deux cents la possibilité de s’échapper et ne pouvait abandonner sa suite de trente Français qui auraient encouru la peine de mort.

Qu’est-il arrivé au Champ d’Asile ?

Le Champ d’Asile au Texas, colonie fondée en 1818 par 120 officiers bonapartistes exilés, atteignit 400 colons. Soumise au blocus et aux raids espagnols, elle fut définitivement dévastée par les Espagnols en octobre 1818, mettant fin aux espoirs de base arrière pour une expédition de libération.

L’ultime victoire de Napoléon

J’y retourne chaque année depuis ma première visite : Sainte-Hélène exerce sur moi une fascination particulière. Le manque d’argent, de soutien, de rigueur, de discrétion et de réalisme constitue le trait commun de tous ces projets échafaudés à l’extérieur de l’île. En définitive, tous ces projets avortés, arrivés aux oreilles des Anglais, ne font qu’accroître la surveillance autour de Napoléon, engendrant une démesure de moyens qui prouve la crainte qu’il inspire encore à ses ennemis.

Même fantaisistes, ces projets servent le grand dessein de l’Empereur qui veut mourir en martyre devant l’Histoire. Il confie ainsi au docteur O’Meara : « Plus on me persécutera, mieux cela sera, et fera voir au monde de quelle rage de persécution sont capables les Anglais. » Hudson Lowe finit effectivement par devenir aux yeux de la postérité le plus infâme geôlier de l’Histoire.

Napoléon avait bien compris tout l’intérêt d’une mort lente à Sainte-Hélène pour la postérité. Il vaut mieux mourir en martyre de l’oligarchie anglaise que se ridiculiser dans une entreprise d’évasion perdue d’avance. En demeurant à Sainte-Hélène coûte que coûte, Napoléon y gagne sa bataille la plus importante : celle de la mémoire. Il meurt le 5 mai 1821 à 17h49, ses derniers mots étant « Armée », « tête de l’Armée » ou encore « Joséphine ».

En 1840, sur ordre de Louis-Philippe Ier et en accord avec les Anglais, son corps est rapatrié en France par le prince de Joinville. Il repose désormais aux Invalides à Paris, où des millions de visiteurs viennent chaque année se recueillir devant le tombeau de celui qui refusa de s’évader pour mieux entrer dans la légende. Longwood House sera cédée à la France en 1858 par la Reine Victoria sous Napoléon III.

Éditions Sebirot – Histoire à Vivre
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.